Les annonceurs publicitaires (ie. : les entreprises qui commandent et payent les campagnes de pub), regroupés au sein de l’Union Belge des Annonceurs (UBA) ne sont pas contents des propositions de loi déposées par Jean Cornil qui visent à limiter partiellement la pub pour les voitures. L’UBA veut torpiller cette initiative, comme cela ressort de ce communiqué du 30 mars 2009 : Le PS veut une interdiction de la publicité automobile.
Cela est sans surprise dans la mesure où, de manière générale, les lobbies privés n’ont strictement rien à faire de l’avenir de la planète, des personnes et de la société tant qu’ils peuvent poursuivre leurs activités d’enrichissement financier. Leur but unique est d’augmenter constamment leurs profits et de les concentrer dans les mains de personnes déjà riches, tout le reste n’est que détail.
Le secteur publicitaire réagit donc aux propositions de loi déposées par le député PS : c’est qu’une limitation, même très légère, du matraquage idéologique du tout à la voiture fossile ne lui semble pas nécessaire.
Bouleversement climatique, limitation des gaz à effets de serre, changement de mode de production et de consommation, nécessité de diminuer le parc auto dans les grandes villes, crise énergétique et pic du pétrole, de tous ces défis qui concernent directement la vie de chacun, le lobby n’a cure.
Pour l’industrie publicitaire, vendre passe avant tout cela. L’important est que les annonceurs puissent continuer à polluer l’espace public avec des publicités manipulatrices pour que les consommateurs continuent de polluer en roulant dans leurs autos achetées à grand frais. "Car en vérité je vous le dis, cela est bon pour la croissance du secteur" - disent-ils.
Ne parlons même pas de la liberté de recevoir de la propagande des constructeurs : tout le monde est soumis de facto à un matraquage intense pour les véhicules les plus polluants. Que vous le vouliez ou non, que vous aimiez ces pub ou pas, l’UBA s’en moque, tout comme de votre liberté : il faut que vous soyez gavé de publicités.
Cela est fondamentalement antidémocratique, c’est-à-dire à l’image du lobby publicitaire.
Mais revenons sur certains éléments du communiqué de l’Union Belge des Annonceurs, qui stupéfie par les amalgames grossiers et l’aveuglement dont il fait preuve. Nous citons ci-après quelques extraits pour y faire suivre des remarques correctives.
« Jean Cornil, politicien PS de la Région bruxelloise, entend approfondir la crise que connaît l’industrie automobile en bridant davantage encore la publicité pour le secteur. »
1. La crise de l’industrie automobile est annoncée depuis 40 ans par les spécialistes de l’environnement et de l’énergie :
a. Les réserves de pétrole accessibles étant limitées, il ne sera pas possible d’avoir longtemps un pétrole peu cher, ni par conséquent de continuer à utiliser déraisonnablement les voitures et autres transports à pétrole. Qui n’a pas entendu que le renchérissement des prix du pétrole aurait un impact sur l’industrie auto ? Deux mois après que le prix du baril ait atteint 148$, la finance s’effondrait, entraînant l’industrie auto qui reste sous pression avec un prix du baril pour l’instant aux environ des 50$, ce qui reste 5 fois plus cher qu’il y a 10 ans...
Pourtant, et malgré la crise, les constructeurs automobiles et les publicitaires n’ont de cesse d’entretenir et de renforcer le matraquage de l’idéologie nocive du tout-à-la-voiture en mettant en scène les véhicules les plus énergivores, ou en présentant les voitures relookées « vertes » !
b. Lorsque l’on brûle de l’essence et autres énergies fossiles, on émet des gaz à effet de serre. Si l’on en émet trop, on risque de dérégler le climat. C’est maintenant chose faite et il reste très peu de temps pour réduire drastiquement les émissions de CO2 si l’on veut éviter la catastrophe globale. [1] Les gens ne voulant pas des suites du changement climatique, ils commencent, quoique très lentement et malgré la désinformation qu’ils subissent notamment de la part de l’industrie publicitaire, à faire attention à leurs habitudes de consommation et niveaux de pollution.
Mais les constructeurs automobiles et les publicitaires renforcent le matraquage de l’idéologie malsaine du tout-à-la-voiture en mettant en scène les véhicules les plus polluants, ou en présentant les voitures relookées « vertes » !
La crise est annoncée depuis 40 ans par les spécialistes de l’environnement, l’impasse automobile depuis aussi longtemps.
Qu’a fait l’industrie auto en réaction à ces prévisions d’une logique évidente ? Rien, mis à part quelques aménagements techniques à la marge et du greenwashing, pour vendre plus de voitures et demander en prime le soutien de l’Etat.
2. La conséquence logique de tout cela est qu’il faut vendre moins de voitures, beaucoup moins. La sortie de crise ne se fera pas en voiture, mais en tram et à vélo !
Le pétrole peu cher, énergie fossile surconsommée, est derrière nous.
Il faut se tourner vers des modes de mobilité douce et les énergies alternatives.
Tout le monde le sait, l’UBA propose exactement l’inverse.
Et accuse le seul député qui prend l’initiative de limiter légèrement la propagande pour les véhicules du passé de faire la crise... Bienvenue dans le monde merveilleux de la pub !
3. La seconde partie de la première phrase « bridant davantage encore la publicité pour le secteur » laisse accroire que la publicité automobile est déjà fort limitée. On serait presque pris d’une bonne quinte de rire si la pollution publicitaire pour les voitures n’envahissait pas démesurément toutes les rues, toutes les télés, radios, cinémas, journaux, prospectus, etc.
4. Notons que les propositions de loi déposées par le député PS ne limitent aucunement la quantité de publicité pour les automobiles, mais proposent d’apposer les performances énergétiques et environnementales sur 20% de l’espace de toute pub, et d’interdire la pub pour les voitures les plus polluantes.
Respire demande l’interdiction de la publicité pour les transports polluants, qui n’a strictement aucune justification démocratique, sociale, environnementale ni même économique (rappelons que détruire la planète est un coût infini, et qu’aucune économie, pas même basée sur la logique généralisée du profit - qui n’est par ailleurs pas souhaitable - n’est possible sur une planète dévastée).
« En juillet 2008, la Febiac a pourtant déjà révisé le code de déontologie pour la publicité automobile, en collaboration avec le Conseil de la Publicité et avec l’appui de l’UBA. Ces nouvelles modalités clarifiaient la manière dont les informations doivent apparaître sur les imprimés, les affiches et les sites web. Pour des raisons obscures, le code récemment adapté et élaboré en étroite concertation avec le secteur ne semble soudainement plus satisfaisant aux yeux du sénateur Cornil. »
1. Tout comme la Febiac et le Conseil de la Publicité, l’UBA ne montre qu’un respect très relatif des règles de la démocratie. Rappelons que le vaudeville qui fut conclut par la révision du code de déontologie pour la publicité automobile faisait suite à une avalanche de plaintes de consommateurs qui ont constaté que l’immense majorité de la pub auto ne respectait pas la loi.
En réaction à l’initiative citoyenne "Affichez le CO2", le secteur publicitaire s’est en effet empressé d’essayer de noyer la conscience du poisson, ce qu’il a d’ailleurs réussi à faire. Le résultat du vaudeville, donc, c’est que le code révisé est illégal : voyez l’article « La FEBIAC pousse ses membres à l’illégalité ! », Fédération Inter-Environnement Wallonie, 10 septembre 2008.
2. L’autorégulation publicitaire a été dès l’origine un leurre et un piège démocratique : la démocratie repose sur la séparation des pouvoirs, eux-mêmes animés par l’intention et la volonté de protéger et de promouvoir le bien commun.
Avec l’autorégulation, le secteur publicitaire prétend régler ses affaires tout seul alors qu’il veut impacter tout le monde, lui-même étant animé par l’intention et la volonté de valoriser ses intérêts privés et d’augmenter ses propres profits à court terme.
En Belgique, le contrôle de l’application des codes de « déontologie publicitaire » est effectué par le "Jury d’Ethique Publicitaire", émanation du lobby publicitaire. JEP se prononce aussi "Juge Et Partie".
Il est épatant que l’UBA mette le principe de l’autorégulation en avant, plus encore stupéfiant que ce lobby revendique l’existence d’un code de "déontologie" qui pose des problèmes juridiques plus qu’il n’offre de solution d’aucune sorte. Bienvenue dans le monde merveilleux de la pub !
3. Enfin, on se demande quel argument le lobby voudra bien opposer à la nécessité d’indiquer au consommateur que le véhicule vanté par une publicité qui leur est imposée et qu’ils payent (par l’intermédiaire de l’achat du produit) est également polluant et consommateur de carburant ?
« En 2008, le secteur du transport a investi 332 millions d’euros dans la publicité. Il représente, à cet égard, plus de 10 % du marché publicitaire en Belgique. Les propositions de loi de Monsieur Cornil auront donc un impact catastrophique non seulement sur le secteur automobile lui-même, mais aussi sur tout le secteur publicitaire et des médias. »
1. Le secteur automobile, rappelons-le à nouveau, s’est lui-même précipité dans la crise tout en contribuant de manière significative à son émergence (les ménages américains se sont endettés notamment pour acheter de grosses voitures, qui consomment beaucoup d’essence et qui polluent beaucoup. Quand le prix du brut a atteint 148$ à l’été 2008, les ménages n’ont plus pu faire face à l’augmentation des coûts et la bulle immobilière a percé, entrainant la finance et l’économie dans la chute - dont l’industrie automobile était l’un des moteurs). Avec la crise, la consommation de voitures semble se réorienter vers les modèles plus petits, moins chers, moins énergivores : arrêter de faire de la pub pour les véhicules les plus gros et polluants est une première étape simplement logique. Il est vrai cependant que l’UBA doit avoir parmi ses ambitions de faire baver les consommateurs devant des voitures qu’ils ne pourront jamais s’offrir, car à revenu égal une personne heureuse consomme moins qu’une personne frustrée. Mais il est temps de mettre un terme à la frustration publicitaire, qui passe d’ailleurs de plus en plus mal par temps de crise.
2. Selon les informations fournies par le top manager de la Régie Media Belge, le montant mentionné par l’UBA correspond à 10% du marché publicitaire dans les grands médias qui a atteint les 3 milliards d’euros en en 2008. Il faut y ajouter le double pour les investissements publicitaires hors-médias. Pourquoi l’UBA ne précise-t-elle pas cette information importante ? L’UBA serait-elle gênée de reconnaître que les investissements en Belgique dans la publicité, qui est toujours plus vécue comme une agression par la majorité de la population, avoisinent les 9 milliards d’euros, soit l’équivalent du budget initial de la sécurité sociale ?
3. Quant à l’argument qui veut que limiter la publicité pour les voitures en l’interdisant pour les véhicules les plus polluants serait catastrophique pour le secteur et pour les médias, il s’agit d’un argument fallacieux qui ne tient aucunement la route, c’est le cas de le dire :
a. D’abord, dans la mesure où les propositions de M. Cornil n’interdisent pas complètement la publicité pour les voitures, il ne faut pas s’attendre à ce que la publicité pour les voitures diminue : il y aura un effet transfert vers la promotion de véhicules plus légers, et sans doute encore plus de greenwashing (ce qui appelle une autre proposition de loi pour interdire ce genre de pratique, comme l’a fait la Norvège). Les investissements par conséquent pourraient diminuer dans un premier temps, mais certainement pas disparaître. A moins que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités avant, ce qui les fera disparaître est sans nul doute le pic du pétrole et l’explosion des coûts du brut, ce que l’UBA préfère ne pas anticiper puisque ses directeurs en paieront moins les conséquences que ceux à qui ils infligent leur propagande nocive [2].
b. Les effets de ces propositions sur le secteur publicitaire et des médias sont du même ordre : après une baisse conjoncturelle et un effet transfert, l’impact sur les investissements totaux devrait être nul ou quasi-nul. Rappelons-nous de la suppression de la publicité pour le tabac : tout le monde - publicitaires en tête cela va de soi - criait que les médias allaient s’effondrer, les cigarettiers investissant massivement dans la publicité qui alimente ce qui n’est plus un quatrième pouvoir. En réalité, la perte des investissements dans la publicité pour le tabac a été plus que compensée par les investissements pour d’autres produits et services. Il y a là aussi eu un effet transfert. Les investissements publicitaires n’ont cessé de croître et la suppression de la pub pour le tabac, sur laquelle personne ne souhaite revenir, n’a pas changé la donne.
4. La crise actuelle précipite pour la première fois le marché publicitaire vers le bas, entraînant avec elle partie des médias influencés par la propagande commerciale.
C’est là encore une conséquence logique de la chute d’un système basé sur le surendettement et la surconsommation (deux conséquences de la publicité commerciale), dont il ne sera pas possible de s’extraire en renforçant les causes qui sont à l’origine de cet effet.
Il faut sortir de la surconsommation, qui ne présente aucun débouché possible parce qu’elle est limitée d’une part par les pics du pétrole et du gaz et d’autre part par le réchauffement climatique.
Les experts de l’environnement le répètent depuis 40 ans : il faut réorienter en profondeur le système de production et de consommation.
Ce n’est pas en maintenant la publicité pour les voitures fossiles que l’on ira dans le bon sens, ni que les médias sortiront de la crise. Il est par contre certain que ne pas diminuer la pub renforce le problème auquel on est aujourd’hui confronté, en en bétonnant les causes.
« En ce sens, l’UBA et le Conseil de la Publicité défendent, en collaboration avec la Febiac, l’idée d’analyser et de chiffrer davantage l’impact de ces propositions de loi, mais aussi d’entreprendre des actions pour les contrer. »
1. Il serait utile que l’UBA, le Conseil de la Publicité et la Febiac analysent et chiffrent le coût de l’impact de la publicité pour les voitures.
Si l’UBA réagit si vivement à la proposition du député PS, c’est que la publicité augmente de manière effective les ventes. A combien se chiffre l’impact de la construction des voitures sur l’environnement ? Quel est le coût chiffré de la pollution de l’atmosphère et du bouleversement climatique renforcés par les automobiles ? Quel est le coût reporté sur la sécurité sociale de la prise en charge des accidentés de la route ? Combien coûte la perte de 13 mois d’espérance de vie due aux gaz d’échappement ? Etc., etc.
2. Respire va demander au Premier Ministre de commander une étude sur le coût économique indirect de la publicité en général et de la publicité pour les transports polluants en particulier. La part de ces coûts supportée par la collectivité notamment à travers la sécurité sociale est en effet inconnue, mais tout indique qu’elle est colossale (pensons au rôle de la pub dans l’épidémie d’obésité et de diabète, dans le réchauffement climatique, etc.). Il n’est pas normal que le citoyen finance par ses impôts la prise en charge des dégâts créés par des entreprises qui lui imposent une publicité qu’il n’a jamais demandée et qu’il paye pourtant à travers ses consommations.
Lorsqu’en plus les produits publicisés sont nocifs, qu’ils sont au cœur de la crise et qu’ils n’ont d’avenir autre que de s’effacer progressivement pour laisser place à des transports modernes, c’est-à-dire collectifs et sobres, le bouchon est poussé trop loin.
Il est temps d’interdire la publicité pour les transports polluants.
[1] En cette matière, le secteur automobile a été parmi les plus lâches et les plus irresponsables : malgré les appels répétés des pouvoirs publics et les engagements pris, y compris par le secteur, les constructeurs automobiles n’ont fait que des progrès insignifiants dans les performances énergétiques des véhicules qu’ils vendent. Résultat : les transports routiers sont responsables d’environ 18 % des émissions de CO2 en Belgique et les émissions de ce secteur ont cru de 34% depuis 1990. Un résultat véritablement catastrophique.
[2] L’histoire indique que ce sont presque systématiquement les moins favorisés qui payent le plus directement et violemment les effets des crises. Le pic du pétrole constitue une crise d’une ampleur inédite aux conséquences d’une ampleur colossale. Voyez par exemple le Film : "Cruel sera le réveil - le crash pétrolier".