Le Soir organisait le 16 février 2009 un "chat" avec Robert Leclère, président du "Forum nucléaire", le lobby du secteur qui se livre une campagne de désinformation massive qui suscite un énervement semble-t-il très croissant.
Chat : "Pour" ou "contre" le nucléaire ?
"Pour" ou "contre" l’énergie nucléaire ? C’est la question posée par le Forum nucléaire à la base d’une campagne "d’information" qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Venez chatter avec Robert Leclère, président du Forum nucléaire, ce lundi, de 12 à 13 heures.
Les commentaires de ce "chat" valent le détour : la bêtise de cette campagne publicitaire particulièrement agressive a suscité une forte vague de réaction, dont les traces sont encore visibles en ligne, ici.
Il est très étrange que le journal Le Soir ouvre grand son site Internet au lobby nucléaire, après lui avoir laissé de pleines doubles pages de pub pendant deux semaines. La déontologie journalistique devrait incliner à ne pas céder à ces pratiques qui de toute évidence n’ont rien à voir avec le journalisme.
Il n’aura en effet échappé à aucun journaliste que le "forum nucléaire" n’est pas un "forum" mais un lobby qui promeut ses intérêts financiers.
Quelle est donc la place de ce type d’activité sur le site internet d’un journal ?
N’allez surtout pas penser qu’un quotidien offre tribune à l’un de ses principaux annonceurs du moment pour "faire débat". Le "plan médias" des annonceurs comporte la recherche active "d’impacts presse" de toutes sortes, allant du publirédactionnel (illégal) au reportage complaisant, voire à l’ouverture de tribunes diverses, toutes bonnes à relayer la "marque" au milieu d’informations pour mieux impacter le lecteur. L’ouverture de ce "chat" nucléaire est plus que problématique.
Rappelons à ce sujet l’article 9 de la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes
(Texte adopté par les représentants des syndicats des journalistes des 6 pays membres de la Communauté Européenne à Munich, le 24 et 25 novembre 1971, et adopté ensuite par la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) au Congrès d’Istanbul en 1972.) :
« 9. Ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste, et n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs. » [1].
On se rappellera sans surprise qu’il y a une quinzaine de jours, Le Soir - comme l’autre quotidien de référence en Communauté française - refusait de publier une carte blanche dénonçant "un journalisme mis au pas" (voir : Le Vif : "Un journalisme mis au pas", carte blanche refusée par La Libre et Le Soir), au prétexte que ledit texte aurait procédé par amalgames rapides.
A la question qui lui fut alors posée : "Cette non-publication, un choix assumé ?", Madame Delvaux, rédactrice en chef du quotidien répondait : « Oui, mais pas pour occulter le débat journalistique. La preuve, nous le traitons dans ces colonnes. Et j’ai par ailleurs invité par courrier l’ensemble des signataires pour en débattre. En ce qui concerne le journal dont j’ai la responsabilité, nous nous battons chaque jour pour davantage de qualité. Tout n’est pas parfait. C’est un travail exigeant, qui nécessite des renoncements. Et je ne me retrouve absolument pas dans cette “vente de contenus formatés“ pour de simples “impératifs commerciaux à court terme“ ».
On s’étonnera donc à juste titre de l’attention visiblement moins marquée dont la rédactrice en chef aura fait preuve avant d’ouvrir le "chat" pour son annonceur :
Le Soir estime-t-il que la campagne publicitaire du lobby nucléaire est de l’information journalistique intéressante ?
Cette campagne publicitaire ne procède-t-elle pas par amalgames rapides (par exemple les "contre" le nucléaire pensent au passé, et les "pour" pensent à l’avenir...) ?
Le contenu de réponses que propose le représentant du lobby nucléaire pourraient-elles être autrement que "formatées" ?
Imagine-t-on par exemple M. Leclère souligner véritablement les dangers du nucléaire, comme cela vient par ailleurs d’être fait dans un reportage de France 3 ("Uranium, le scandale de la France contaminée", reportage TV de France 3), dont on ne trouve pas écho sur le site du quotidien ?
Un journal peut-il raisonnablement prétendre faire son travail journalistique lorsqu’il ouvre un chat intitulé "pour ou contre le nucléaire" et ne donne la parole... qu’au représentant du lobby nucléaire qui défend une campagne publicitaire qui a le même titre ?
Bigre.
Répétons-le, l’ouverture du site Internet du même journal au lobby nucléaire en pleine campagne de publicité nucléaire est très problématique. Le journal apparaît ici comme une simple prolongation de la campagne publicitaire qu’il a déjà diffusée dans son format papier, au détriment de la déontologie journalistique et de l’information véritable sur les enjeux liés au nucléaire.
Heureusement, comme ce fut le cas pour la carte blanche refusée par Le Soir, la réaction citoyenne ne s’est pas faite attendre et le journal transformé en annexe publicitaire est devenu pendant quelques minutes l’écho d’une forte réaction face à la manipulation et - du même coup - à l’avachissement journalistique.
C’est insuffisant puisqu’il eut fallu que Le Soir fasse lui aussi son travail. Mais c’est déjà ça. Hauts les cœurs.